La fraternité, un don de Dieu et une tâche à accomplir

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Homélie de la Messe chrismale célébrée à la cathédrale Saint-André, le lundi 2 avril 2012.

 

Cette messe chrismale célébrée en début de Semaine Sainte nous invite à accueillir tous ces dons que le Christ ressuscité fait gratuitement à son Église. Parmi ces bienfaits dont Jésus dans la synagogue de Nazareth annonce une année de grâce, il y a celui de la fraternité. Permettez-moi d’y réfléchir avec vous quelques instants ce soir. 


La fraternité, un besoin et un défi aujourd’hui

La fraternité, avec la liberté et l’égalité, fait partie de notre devise républicaine. Elle est pourtant la valeur qui semble la plus contredite par la réalité. Malgré des gestes quotidiens de dévouement et de civisme de beaucoup de nos concitoyens, notre société paraît peu fraternelle. Elle est souvent marquée par la violence, l’âpreté des intérêts économiques, la dureté des conditions de vie des plus défavorisés. Les « pauvres », dont le Christ nous dit qu’ils sont les premiers bénéficiaires de l’Evangile, font l’expérience que la vie est rude, qu’elle ne fait pas de cadeau et qu’elle est plus souvent une jungle qu’une communauté fraternelle. Or, c’est à la fraternité que Dieu vient appeler tous les hommes. En Jésus Christ, il  nous révèle que nous sommes ses enfants, ses fils et ses filles bien-aimés, et donc, que nous sommes frères et sœurs les uns des autres. Cette fraternité s’étend ainsi à tous les hommes sans exclusive. Dans sa Déclaration Nostra Aetate le Concile Vatican II affirme : « Nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains hommes créés à l’image de Dieu…L’Eglise réprouve donc, en tant que contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation opérée envers les hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur classe ou de leur religion » (n° 5).

L’Esprit saint suscite des communautés fraternelles

Dans le don de l’Esprit, le Christ ressuscité va communiquer ce dynamisme de fraternité à ses disciples. Nous le voyons dans les Actes des Apôtres : un des premiers fruits de la Pentecôte est justement la naissance de communautés fraternelles : « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n’avaient qu’un cœur et qu’une âme et nul ne considérait comme sa propriété l’un quelconque de ses biens ; au contraire, ils mettaient tout en commun. Une grande puissance marquait le témoignage rendu par les apôtres à la résurrection du Seigneur Jésus et une grande grâce était à l’œuvre chez tous » (Ac 4, 32-33). Loin de refermer la communauté chrétienne sur elle-même, la fraternité l’ouvre sur son environnement et lui rappelle qu’elle doit être au service de ce dessein d’unité de la famille humaine voulue par le Seigneur. Le don de la fraternité doit travailler la communauté des disciples du Christ comme un ferment, aider chacun à sortir de son individualisme, de son quant-à-soi, de son repliement sur ses intérêts personnels. On comprend que Saint Paul fasse ces recommandations aux chrétiens de Colosses : « Vous donc, les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d'humilité, de douceur, de patience; 13 supportez-vous les uns les autres et pardonnez-vous mutuellement, si l'un a contre l'autre quelque sujet de plainte; le Seigneur vous a pardonné, faites de même à votre tour. 14 Et puis, par-dessus tout, la charité, en laquelle se noue la perfection. 15 Avec cela, que la paix du Christ règne dans vos cœurs: tel est bien le terme de l'appel qui vous a rassemblés en un même Corps. » (Col. 3, 12-15). Je crois qu’aujourd’hui seules des communautés fraternelles peuvent être missionnaires, faire signe, donner le goût de l’Evangile. Elles doivent être ces laboratoires de fraternité où prêtres, diacres et laïcs, nous apprenons à vivre en frères et sommes heureux de l’être. Elles doivent être ces lieux où les « pauvres » dont parle l’Evangile, tous ceux qui cherchent et frappent à la porte sont accueillis et traités comme des frères. Puissions-nous leur dire : tu as ta place parmi nous. Elle t’a été mystérieusement préparée par Dieu.

La fraternité entre prêtres dans le presbyterium

Je voudrais ce soir m’arrêter un peu plus sur la fraternité entre prêtres. Je parle des prêtres mais les diacres pourront en faire facilement une application à la fraternité diaconale. La fraternité au sein du presbyterium est tout à la fois une grâce à recevoir et un don à  développer. La Constitution Lumen Gentium nous rappelle : « Une intime fraternité lie entre eux tous les prêtres en raison de la communauté d’ordination et de mission : cette fraternité doit se manifester spontanément et volontiers sous forme d’aide mutuelle tant spirituelle que matérielle, tant pastorale que personnelle, dans les réunions et la communion de vie, de travail et de charité » (L.G, n° 28). C’est le même Seigneur, qui nous a appelés, a fait de nous des prêtres et nous envoie aujourd’hui travailler à sa vigne. Il nous envoie ensemble, dans la variété de nos charismes, de nos histoires personnelles et de nos enracinements. Le Décret Presbyterorum Ordinis, sur le Ministère et la vie des prêtres, écrit : « Aucun prêtre n’est en mesure d’accomplir toute sa mission isolément et comme individuellement ; il ne peut se passer d’unir ses forces à celles des autres prêtres sous la conduite des chefs de l’Eglise » (n° 7). La fraternité, c’est cette solidarité qui peut nous faire dire à un prêtre qui a un ministère très différent de nous : « ce que tu fais, je ne pourrais pas le faire mais je suis heureux que tu le fasses ». Cela appelle, bien sûr, ouverture du cœur, bienveillance, estime mutuelle. Certes, la fraternité n’empêche pas la franchise dans nos propos les uns envers les autres. Mais nous sommes parfois durs entre nous. Nos jugements sont tranchants. Nous pouvons être sévères pour les autres. D’autres fois, nous pouvons avoir l’impression que nous sommes, nous-mêmes, sous le jugement dévalorisant des autres. N’avons-nous pas à demander à Dieu dans la prière la grâce de la fraternité ? D’ailleurs, prions-nous suffisamment les uns pour les autres ?  J’aime beaucoup cette parole de Saint Thérèse qui disait : « C’est étonnant de voir combien mes pensées changent quand je les prie ! ».

Les formes de cette fraternité

La fraternité appelle la collaboration, le soutien mutuel, l’entraide pastorale et personnelle. Souvent, nous sélectionnons automatiquement notre réseau de collaboration entre prêtres. Mais comment vivre alors une solidarité plus large, entre prêtres de générations différentes, de théologies, de sensibilités ou d’expériences pastorales différentes ? C’est pourtant à cette fraternité que nous sommes appelés. La vie apostolique peut être rude à certains jours. L’isolement peut être destructeur. Nous avons besoin de nous sentir soutenus par une amitié ou tout au moins une sympathie fraternelle entre prêtres. Un prêtre qui dirait : « Moi, je n’ai pas besoin des autres prêtres, je me suffis à moi tout seul » manifesterait par là qu’il est en danger spirituel. Relisons tout le chapitre 8 du Décret Presbyterorum Ordinis qui reste très actuel et très concret. Permettez-moi de vous en citer un passage : « Dans cet esprit fraternel, les prêtres ne doivent pas oublier l’hospitalité ; soucieux de la bienfaisance et du partage de leurs biens, qu’ils s’occupent en particulier de ceux qui sont malades, découragés, surmenés, isolés, chassés de leur patrie ou persécutés. Qu’ils aiment aussi à se retrouver dans la joie pour se détendre, se souvenant de l’invitation que le Seigneur lui-même adressait aux Apôtres épuisés : « Venez à l’écart dans un lieu désert et reposez-vous un peu » (Mc 6, 31). Mais les prêtres ont encore besoin de s’entraider pour le développement de leur vie spirituelle et intellectuelle, d’améliorer leur coopération dans le ministère, d’éviter les dangers que peut entraîner la solitude : autant de motifs qui poussent à encourager une certaine vie commune ou un certain partage de vie entre les prêtres ; les réalisations peuvent prendre bien des formes suivant les besoins personnels ou pastoraux : cohabitation là où c’est possible, communauté de table, ou tout au moins réunions fréquentes et régulières ». Cette fraternité entre prêtres est aussi un appel et une exigence pour les évêques que nous sommes, Laurent et moi : « En raison de cette communion dans le même sacerdoce et le même ministère, dit le Concile, les évêques doivent donc considérer leurs prêtres comme des frères et des amis, et se préoccuper, autant qu’ils le peuvent, de leur bien matériel, mais surtout spirituel » (Idem, n° 7).

Frères et sœurs, prions au cours de cette messe pour que le Seigneur nous fasse tous grandir dans la dynamique de cette fraternité. Nous serons alors les serviteurs et les témoins de l’Evangile. Nous manifesterons ainsi qu’il est vraiment pour les hommes un ferment puissant de fraternité, d’unité et de paix (cf. Décret Ad Gentes, n° 8). Amen.

 

Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux

 

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