Entrer dans une année nouvelle sous le signe de la fraternité

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Homélie de Mgr Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, prononcée lors de la messe pour la paix, le 31 décembre 2014, au Carmel de Talence.

Mes Sœurs,

Chers frères et sœurs dans le Christ,

Dans son Message pour le 1er janvier que nous venons d’accueillir dans notre prière, le pape François nous a invités à lutter contre toutes les formes d’esclavages qui existent aujourd’hui. Il nous appelle à le faire au nom d’une authentique fraternité. D’où le titre de son Message : « Non plus esclaves mais frères ».

J’observe que la valeur de « fraternité » apparaît à beaucoup de nos contemporains, et à des jeunes en particulier, comme un concept abstrait, vague, peu mobilisant, souvent démenti par la dureté des rapports économiques ou sociaux. Or, je crois qu’il est important de revisiter cette valeur fondamentale de l’expérience chrétienne.

“ Il nous faut, en fait, devenir les prochains de nos frères, de tous nos frères, quels qu’ils soient. ”

La fraternité renvoie toujours à la parentalité. Les hommes ne sont pas frères simplement parce qu’ils sont tous dotés de raison et de liberté mais parce qu’ils sont les enfants d’un même Père. Le fondement de la fraternité est l’amour trinitaire. Tous les hommes sont aimés par le Père et créés dans le Fils à son image. Ils sont tous rachetés par le Christ et visités par l’Esprit. Saint Paul écrira aux Galates : « Fils, vous l’êtes bien : Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie : Abba – Père ! Tu n’es donc plus esclave, mais fils ; et,  comme fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu » (Gal. 4, 6-7). Tous les hommes ont égale dignité : ils sont tous fils de Dieu. Mais il y a plus : on ne peut aimer Dieu comme un Père si on n’aime pas les autres, qui nous sont donnés par lui, comme des frères. Saint Jean nous le rappelle : « Si quelqu’un dit : j’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20).

La foi chrétienne vient également donner à la fraternité sa dynamique. Elle en a une approche tout à la fois mystique et profondément réaliste. Dans une approche chrétienne, en effet, la fraternité n’est pas un principe abstrait. Elle n’est pas une qualité des relations entre les hommes qu’on pourrait présupposer facilement. Elle est de l’ordre de la volonté personnelle, de la conversion, de l’engagement et même du combat spirituel. Dans son article sur la « Fraternité », dans le Dictionnaire de Spiritualité, celui qui était alors le théologien Joseph Ratzinger écrivait : « Dans son ensemble, la littérature néotestamentaire et patristique ne conçoit jamais la fraternité universelle comme une donnée statique et naturelle. De même qu’être homme n’est pas simplement une donnée qui échoit toute faite à l’individu sans qu’il ait à devenir ce qu’il doit être, un homme, en vertu d’un impératif constamment renouvelé, ainsi en est-il de la fraternité : c’est un ordre, une mission qui attend sa réalisation » (1964, col. 1157).

“ Que nos communautés soient ces laboratoires où se forgent au jour le jour ces liens de fraternité et de solidarité ! ”

Reconnaissons que la dynamique première de l’homme n’est pas immédiatement celle de l’accueil de l’autre et du don à l’autre. Elle est celle de l’accaparement, de la jalousie et de la rivalité mimétique. Regardez Caïn et Abel. Il y a des jalousies fraternelles qui peuvent être meurtrières ! On dit parfois que nous sommes riches de nos différences. En réalité, le plus souvent, les différences de l’autre me déstabilisent et m’agressent. Ceci est vrai de la relation entre les personnes, comme de la relation entre les groupes humains et entre les pays. Pour vivre vraiment la fraternité, il nous faut sans cesse passer de la logique de la chair, au sens paulinien du terme, à la logique de l’esprit, de Babel à Pentecôte. Il nous faut, en fait, devenir les prochains de nos frères, de tous nos frères, quels qu’ils soient. Et vous le savez, être le prochain dans l’Evangile, c’est devenir proche de l’autre, quitte à devoir franchir comme le Samaritain de la parabole, bien des distances géographiques, affectives, culturelles, religieuses, sociales ou politiques. La fraternité désinstalle, bouleverse les préjugés et les a priori. Cette fraternité selon le Christ n’a pas de frontière. Elle se vit à l’égard de tout homme, quelles que soient sa race, sa nation, son origine sociale ou sa religion. Elle implique : « une nécessaire attention à tous les frères, notamment les plus petits, les plus fragiles, depuis la conception jusqu’à la mort naturelle » (Jean-Paul II : Lettre à Mgr D-L Marchand – 1999). Avouons qu’une telle fraternité est un défi à une époque où dans le monde les conflits ethniques et religieux s’exacerbent, les frontières se ferment, la cruauté est à la une des médias, où le populisme a le vent en poupe et où la solitude est déclarée grande cause nationale. On comprend que le pape François écrive dans son Message : « Nous savons que Dieu demandera à chacun de nous : Qu’as-tu fait de ton frère ? (cf. Gn 4, 9-10). La mondialisation de l’indifférence, qui aujourd’hui pèse sur les vies de beaucoup de sœurs et de frères, requiert que nous nous fassions tous les artisans d’une mondialisation de la solidarité et de la fraternité, qui puisse leur redonner l’espérance, et leur faire reprendre avec courage le chemin à travers les problèmes de notre temps et les perspectives nouvelles qu’il apporte et que Dieu met entre nos mains » (Message pour la paix 2015).

Oui, la fraternité est un engagement, une conversion et un combat. On comprend que dans l’expérience chrétienne on puisse la mettre en relation avec le baptême et la nouveauté radicale de la vie chrétienne. L’amour que l’Esprit Saint répand dans nos cœurs rend possible cet amour fraternel. Il lui fait porter du fruit, ce fruit que l’apôtre Paul décrit dans l’épître aux Galates : « Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi »  et Paul ajoute : « Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit » (Gal. 5, 22-23 et 25). Avec le Christ s’instaurent ces nouvelles relations qui se vivent entre les membres de la communauté chrétienne : communion dans la foi et la prière, partage du même pain eucharistique, soutien fraternel et solidarité dans le partage des biens. La description que le livre des Actes des Apôtres (cf. Ac 2, 42-47) donne de la première communauté chrétienne restera tout au long de l’histoire de l’Eglise une source d’inspiration particulièrement féconde pour tous ceux qui voudront donner un visage communautaire à la fraternité.

Mais c’est dans l’Eucharistie que se trouve la dynamique la plus puissante de la vie fraternelle. En nous unissant au sacrifice du Christ, en communiant avec lui par une vie donnée, par une vie livrée, nous sommes unis les uns aux autres. Partageant le même pain eucharistique, nous devenons les membres du corps ecclésial du Seigneur. Celui-ci nous fait frères les uns des autres, chargés d’annoncer à l’humanité que la fraternité est possible et que, déjà, elle se donne à voir.

Puissions-nous entrer dans cette nouvelle année avec un cœur vraiment fraternel : « Revêtez des sentiments de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur et de patience », nous dit Saint Paul (Col. 3, 12). Que nos communautés soient ces laboratoires où se forgent au jour le jour ces liens de fraternité et de solidarité ! Que le Seigneur fasse de chacun de nous un artisan résolu de fraternité envers tous. Amen.

 

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

 

 

 

 


 

Crédit photo : jesus.catholique.fr / CEF / Ciric

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+