Dans le Christ, Dieu est toujours en sortie. Il nous invite à venir à sa suite.

Oui, notre Dieu n’est pas celui de l’enfermement, de la crispation égoïste, du repliement sur soi. Il est le Dieu de la rencontre, de la rencontre même la plus improbable. Il est le Dieu de l’accueil de l’autre, de l’hospitalité.

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Homélie lors du 5ème Congrès national de la Miséricorde, au Pian-Médoc, le 2 juillet 2017, par le cardinal Jean-Pierre Ricard.

 

Chers frères et sœurs,

 

Jésus est exigeant. Il invite ceux qui le suivent à un choix radical. Il leur demande de le préférer à l’amour filial ou à l’amour parental : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ». Comment comprendre cet appel du Seigneur ? L’amour de ses parents n’est-il pas un des commandements de Dieu : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne » (Ex 20, 12) ? N’est-il pas dans l’ordre des choses d’aimer ses enfants ? Comment comprendre alors cet appel de Jésus ? En fait, c’est lui qui nous en donne la clef quand il ajoute ces paroles : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la trouvera ». Jésus invite ceux qui le suivent à une véritable conversion. Il les invite à sortir de la logique d’une vie centrée sur soi pour entrer dans la dynamique d’une vie qui se donne, qui se livre, qui va jusqu’au bout de l’amour. Prendre sa croix, c’est accepter de payer le prix de ce don. En fait, Jésus nous demande moins de choisir entre nos parents et lui, entre nos enfants et lui, qu’entre deux formes d’amour : un amour très égocentré et un amour, comme le sien, décentré, nullement possessif ni captatif. Regardons Jésus lui-même. On ne peut pas dire qu’il n’aime pas ses parents, ni qu’il n’a pas d’affection pour les siens. Sur la croix, il associera sa mère à sa passion et la confiera à son disciple bien-aimé. Mais quand sa mère et ses frères viennent le chercher pour le ramener avec eux, pour le reprendre et le garder dans le cercle familial, Jésus leur dira en montrant ses disciples : « Qui sont ma mère et mes frères ? Ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (cf. lc 8, 19-21). Il y a avec Jésus une nouvelle fraternité qui rend libre par rapport aux intérêts familiaux ou tribaux. Si Jésus donne toute sa place à l’amour et à tous nos liens d’affection, il les libère de tout enfermement.

 

Or les hommes ont spontanément tendance à se protéger, à se garder, à s’enfermer dans des réseaux affectifs ou sociaux de plus en plus étroits. Dans cette perspective, le prochain que l’on aime c’est celui qui est proche de soi, proche par des liens du sang, par des liens d’affection, d’amitié, d’intérêt, de race, de nationalité, de religion. Il y a quelques années, un homme politique situé à la droite de la droite disait : « Je préfère mon frère à mon cousin, mon cousin à mon voisin et mon voisin à un étranger ». Le Christ va justement briser ce que peuvent avoir d’enfermant ces cercles concentriques d’affection. Il invite à sortir de ces cercles et à rencontrer tout homme comme un frère à aimer. Contrairement à ce que beaucoup pensent spontanément, le prochain selon l’Évangile n’est pas celui qui m’est proche mais celui dont je m’approche, quitte à franchir bien des distances et bien des barrières. Pour illustrer cela, Jésus raconte la parabole du bon samaritain. Personne n’aurait dû être plus étranger que cet homme laissé pour mort sur la route à ce samaritain en voyage : il s’agit de deux étrangers, de deux membres de peuples ennemis, au lourd contentieux racial et religieux, de deux êtres que tout semble éloigner. Le samaritain va pourtant franchir les distances et renverser toutes ces barrières pour s’approcher du blessé, pour le soigner, le prendre sur sa monture, le mener jusqu’à une hôtellerie et assurer sa prise en charge dans la durée. Ce qui a motivé le samaritain, c’est la miséricorde. Luc nous dit : ses entrailles ont frémi, il a été troublé au plus profond de lui-même, à la vue de cet homme laissé pour mort en travers de la route par des brigands. C’est cette miséricorde qui est le facteur déclenchant. C’est elle qui met en route, conduit à la rencontre. Nous retrouvons d’ailleurs ce même verbe qui exprime le frémissement des entrailles à propos de Jésus. Lui aussi est bouleversé au plus profond de lui-même à la vue de la douleur de cette pauvre veuve à Naïm qui a perdu son fils unique (Lc 7, 13). Saint Matthieu nous dit également qu’il frémit au plus profond de lui-même à la vue des foules qui étaient là, harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger (cf. Mt 9, 36-38). Chaque fois, Jésus s’approche, compatit et vient en aide.

 

Il nous révèle par là où se situe la vraie source de la fraternité chrétienne : dans la découverte que nous sommes les enfants d’un même Père et que nous sommes invités par lui à nous accueillir et à nous entraider comme des frères, et tout particulièrement à nous approcher de ceux qui sont le plus dans le besoin ou qui sont le plus loin de nous. En agissant ainsi, nous ressemblons à notre Père, qui est riche en miséricorde, qui, en son Fils Jésus, s’approche de l’homme pour lui offrir son amour. N’oublions pas que Dieu est toujours celui qui fait les premiers pas vers nous, qui va au devant de l’homme pécheur pour lui offrir gratuitement son pardon. Dans le Christ, Dieu est toujours en sortie. Il nous invite à venir à sa suite.

 

Oui, notre Dieu n’est pas celui de l’enfermement, de la crispation égoïste, du repliement sur soi. Il est le Dieu de la rencontre, de la rencontre même la plus improbable. Il est le Dieu de l’accueil de l’autre, de l’hospitalité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, après nous avoir appelés dans l’Évangile d’aujourd’hui à le choisir et à le suivre, Jésus nous invite à l’accueillir dans tous ces frères, dans tous ces étrangers qui viennent frapper à notre porte : « Qui vous accueille m’accueille et qui m‘accueille accueille Celui qui m’a envoyé ».

 

Finalement, en accueillant le Christ et en lui donnant la première place dans nos vies, nous ne relativisons pas tous ces liens d’affection qui nous constituent. Au contraire, nous les vivons avec l’Esprit du Christ, nous les libérons de tout ce qu’il peut y avoir en eux de possessif, d’égoïste et en fin de compte de non respectueux de l’autre. En les insérant dans ce grand courant de la fraternité chrétienne, nous sommes invités à accueillir notre père, notre mère, notre fils ou notre fille, comme un frère et une sœur à aimer, comme quelqu’un dont je dois toujours devenir plus proche. Vous savez bien par expérience qu’il ne suffit pas de vivre côte à côte pour vivre automatiquement l’accueil de l’autre comme ce prochain que Dieu me donne et dont je dois m’approcher avec attention et grande qualité de cœur.

 

Que la miséricorde de Dieu, touche notre cœur ce matin, nous habite, nous fasse sortir de nos cénacles, de nos enfermements et de nos solidarités trop étriquées. Qu’elle nous donne le désir et le goût de la rencontre des autres, dans ces périphéries où le Seigneur lui-même nous attend. Amen.

 

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

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