“ Avec le Christ, quel est le vrai succès ? ”

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Homélie de Mgr Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, prononcée lors de la messe du dimanche des Rameaux, en la cathédrale Saint-André à Bordeaux, le 13 avril 2014.

Chers amis,

Il y a quelque temps, j’avais posé à un jeune couple qui venait préparer leur mariage religieux à l’église la question : « Est-ce que vous vous engagez l’un envers l’autre pour la vie ? ». Et, ils m’avaient répondu : « Oui, si ça marche ». On peut dire que cette réponse aurait pu être aussi celle des disciples de Jésus à la question de leur maître, qui leur avait demandé : « Est-ce que vous voulez venir à ma suite ? ». Et eux de penser : « Oui, si ça marche ».  Les apôtres sont d’accord pour suivre Jésus si celui-ci leur garantit le succès, la réussite, le bonheur. Et c’est là toute l’ambiguïté d’une scène comme celle des Rameaux. Jésus entre en triomphe à Jérusalem. On lui fait fête. Il est vraiment la vedette du jour. Aujourd’hui, ce ne sont pas des palmes et des vêtements qu’on déploierait autour de Jésus mais une véritable forêt de micros de radios et de caméras de télévision. Les hommes de medias voudraient faire du son et de l’image. Des journalistes le poursuivraient en lui posant des questions indiscrètes : est-ce que vous allez prendre le pouvoir ? Est-ce que vous allez revendiquer la royauté comme autrefois le roi David ?  Ne sentez-vous pas que vous cherchez l’affrontement avec les prêtres du Temple ou les pharisiens ? Dans quel état d’esprit entrez-vous à Jérusalem ? Une réponse, s’il vous plaît !

Les apôtres aiment ces moments-là. C’est grisant pour eux. Ils ont bien fait de suivre ce prophète Jésus de Nazareth. Il est vraiment l’envoyé de Dieu : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! ». Il va instaurer le Règne de Dieu. Il va prendre le pouvoir et nous allons nous répartir les meilleures places dans le Royaume ! Quelle joie de servir Dieu ainsi. Vraiment, on veut bien suivre Jésus, si ça marche de cette façon !

“Quand on aime vraiment, on ne met pas l’autre à son service mais on se met au service de l’autre.”

Malheureusement, les disciples se trompent complètement. Ils ont tout faux. Jésus, lui, ne marche pas vers le succès facile mais vers sa Pâque, vers son passage par la mort pour entrer dans sa gloire. Jésus avait essayé de préparer les siens à cette perspective. Il leur avait dit qu’il devait accomplir la volonté du Père, aller jusqu’au bout de l’amour, livrer un combat décisif contre le mal, la haine et le péché des hommes, qu’il en mourrait mais qu’il serait vainqueur. Le Père le ressusciterait et lui donnerait ainsi, par le don de l’Esprit, ce pouvoir de renouveler de l’intérieur le cœur de l’homme. Les disciples sont tellement préoccupés d’eux-mêmes qu’ils n’entendent pas ce que Jésus essaie de leur faire comprendre. Jésus d’ailleurs se plaindra en leur disant : « Esprits sans intelligence et cœurs lents à croire ! ».

Il faut, dans leur esprit, que Jésus entre dans leur façon de voir, se mette à leur service, alors que ce sont eux qui sont invités à découvrir les pensées de Dieu et à servir le Seigneur. Quand on aime vraiment, on ne met pas l’autre à son service mais on se met au service de l’autre. Il n’est pas étonnant que, quand les choses vont mal tourner, les disciples  vont alors vivre une épreuve terrible. Ils vont craquer et abandonner leur Maître. Il faudra que celui-ci, après sa résurrection, se manifeste à eux pour qu’ils entrent dans la compréhension du dessein de Dieu.

Cette tentation des disciples, elle peut aussi être la nôtre à certains jours. Nous aussi, nous avons le désir de suivre le Christ, de croire en Dieu, de vivre une certaine pratique de notre foi, mais seulement : « Si ça marche », si tout va bien dans notre vie, si on sent que Dieu nous protège, si on a l’impression que la foi est rentable, qu’elle nous apporte quelque chose, que nous en ressentons immédiatement les bienfaits. Certaines sectes ou certains mouvements religieux exploitent cette approche très intéressée de la foi (cf. toutes les propositions de petites Eglises à Kinshasa où le pasteur, chef de  chaque petite Eglise, vous promet la santé, la prospérité dans les affaires et la réussite dans l’amour….). 

Le problème, c’est que ce n’est pas ça la foi, ce n’est pas cela le vrai chemin que propose Jésus. Certes, Dieu nous offre la vie et le bonheur véritable : « J’ai mis devant toi la mort ou la vie, le bonheur ou le malheur, choisis la vie », dit Dieu à son peuple par la bouche de Moïse. Dieu s’engage à nous donner la vie. Jésus lui-même nous dit : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ». Mais il nous montre quel est le vrai chemin qui conduit à la vie. Ce chemin implique trois choses :

1) La première, c’est que nous aimions le Seigneur, pas d’abord pour ce qu’il nous donne, mais pour lui-même. Le véritable amour est gratuit. Il n’est pas intéressé. Le Seigneur est notre compagnon de route. Il est notre ami fidèle. Il nous tend la main pour que nous marchions avec lui, nous appuyant sur sa présence et l’aide de son Esprit. Tendons-lui notre main et marchons avec  lui. Donnons à Dieu une place toujours plus grande dans nos vies. Nous ne le regretterons pas.

2) La deuxième chose qui nous est demandée, c’est de poursuivre la marche, même quand cette présence du Seigneur est moins évidente, quand nous ne ressentons plus rien, quand nous risquons d’avoir la tentation de douter de Dieu. Or, Dieu ne nous abandonne pas. Il nous répond toujours, mais peut-être pas quand nous le souhaitons et de la façon que nous souhaitons. Vous connaissez l’histoire de celui qui regarde les pas sur le sable….Il y a quatre pas, les nôtres et ceux de Dieu. Puis, tout à coup, on n’en voit plus que deux. D’où la question : où es-tu passé, Seigneur. Et réponse du Seigneur : ces deux pas, ce sont les miens et toi, je te portais dans les bras… !

3) Enfin, le chemin qui conduit à la vie est le chemin  de l’amour gratuit des autres, de la bonté, de la bienveillance, de la  générosité, de la solidarité. Seul celui qui se décentre de lui-même pour apprendre à aimer les autres prend avec le Christ le chemin de la vie. Il pourra à certains jours paraître passer par l’épreuve, l’incompréhension, la méchanceté des hommes (en un mot la croix !), il goûtera la vraie vie, le bonheur, la joie de la résurrection.

Nous allons repartir en emportant chez nous ce rameau béni. Il n’est pas un porte-bonheur magique. Il est le signe de notre volonté de suivre le Christ et de marcher avec lui. Qu’il soit pour nous le rappel de cette invitation du Christ qui nous dit à chacun aujourd’hui, comme à Zachée, le publicain, dans l’Evangile : « Descends vite, je veux aujourd’hui demeurer chez toi » (Lc 19, 5). Ce Christ qui entre à Jérusalem, c’est celui qui veut entrer dans notre vie, dans notre cœur. Il frappe à notre porte. Ecoutons sa voix et accueillons-le. Oui, vraiment béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Amen.

† Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

 

 

 

 

 

 

 

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