Appelés à être des apôtres de la compassion de Dieu

L’Église n’est fidèle au Christ que si elle est l’Église de la compassion et de la consolation, une Église proche des cœurs blessés et des affligés.

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Homélie prononcée par le cardinal Jean-Pierre Ricard, lors de la Messe chrismale du Lundi saint 10 avril 2017, en la cathédrale Saint-André de Bordeaux.

Chers frères et sœurs,

 

En préparant cette homélie, j’ai été frappé cette année par le choix que Jésus fait de présenter son ministère de salut en référence à ce chapitre 61 du prophète Isaïe, qu’on lui demande de lire et de commenter. Il ajoute d’ailleurs : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ».

 

Jésus nous tend sa carte de visite. Il est intéressant de voir dans quelle dynamique d’accomplissement de l’Écriture il se situe.

 

Il semble bien que le prophète qui écrit cette troisième partie du livre d’Isaïe est confronté à un contexte de découragement du peuple d’Israël et de baisse de tonus de son espérance. Après la période d’exil à Babylone, le peuple est retourné sur sa terre, est revenu à Jérusalem. Mais, le fol espoir qui avait accompagné ce retour a disparu. Les lendemains sont loin de chanter. La vie reste dure. Il n’est pas évident de retrouver sa maison et ses terres. D’autres les ont occupés. Il y a bien des entraves à la vie sociale, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays, bien des divisions dans cette population judéenne. Le Temple n’est pas reconstruit. Il y a une haine entre frères, un mépris des étrangers, beaucoup de pauvreté. La tentation est forte d’aller faire un petit tour du côté des cultes idolâtres et d’abandonner le Dieu d’Israël. Beaucoup souffrent. Le peuple traverse une période de dépression. Il est tenté par le découragement.

 

Et c’est là que le prophète annonce une bonne nouvelle, une venue de Dieu qui vient au secours de son peuple. Dieu va envoyer son serviteur, son messie, c’est-à-dire celui qui a reçu l’onction de l’Esprit du Seigneur. Ce serviteur se présente avec la force de Dieu. Il vient guérir, annoncer une délivrance, une libération. Il apporte une année de bienfaits accordée par le Seigneur. Il est envoyé pour consoler tous les affligés, tous ceux qui ont le cœur abattu.

 

Jésus se présente comme ce serviteur annoncé, comme l’envoyé de ce Dieu qui veut consoler son peuple. Oui, le Dieu dont Jésus va révéler très concrètement le visage est le Dieu de la consolation. En Isaïe, Dieu dit : « Consolez, Consolez mon peuple, parlez au cœur de Jérusalem » (40, 1), « Comme celui que sa mère console, moi aussi, je vous consolerai, à Jérusalem vous serez consolés » (66, 13). Dans l’Évangile, nous voyons le vieillard Syméon attendre la « consolation d’Israël » (Lc 2, 25). Plus d’une fois, Saint Paul invoquera « le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation » (2 Co 1, 3). Et les Actes des Apôtres parleront de la consolation apportée par l’Esprit Saint (Ac 9, 31). N’invoque-t-on pas d’ailleurs l’Esprit Saint comme « Consolateur » ? Le mot de « consolation » en français est trop faible pour désigner cette action de Dieu. La consolation selon l’Écriture n’a rien d’un petit calmant qui adoucirait la peine ou le malheur. Si c’était cela, nous ne serions pas loin de l’opium du peuple ! Il s’agit au contraire d’un vrai réconfort, d’une action de Dieu qui remet l’homme debout, de la force d’un amour qui éclaire, réchauffe, guérit, donne des raisons d’aimer et d’espérer. L’homme qui se sent aimé reprend confiance et peut grandir lui-même dans l’amour.

On comprend ainsi que dans l’Évangile Jésus aille, et invite ses disciples à aller, vers les pauvres, les affligés, les malades, les possédés, les pécheurs, les lépreux et les étrangers. Un des signes que le Règne de Dieu est là n’est-il pas « que la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11, 5) ?

 

Quand Jésus appelle ses disciples, quand il rassemble son Église, ce n’est pas pour créer une société religieuse où chacun cultiverait son petit jardin intérieur sans se préoccuper des autres, ce n’est pas pour susciter un cénacle de sages, de gens bien comme il faut, soucieux avant tout de nourrir leurs besoins spirituels. Jésus veut des compagnons de route, des hommes et des femmes témoins avec lui de cette compassion de Dieu, de cet amour de Dieu pour chacun. L’Église n’est fidèle au Christ que si elle est l’Église de la compassion et de la consolation, une Église proche des cœurs blessés et des affligés. Et nous savons qu’il existe de multiples formes de blessures : solitude, précarité, exil, maladie, culpabilité, souffrance affective, besoin de trouver un sens à la vie. Les huiles que nous allons bénir tout à l’heure, huiles des malades, des catéchumènes et Saint Chrême, nous rappellent que notre Église est une Église « en sortie », comme dit le pape François, une Église qui va à la rencontre, une Église qui témoigne de la présence aimante de Dieu et du don de l’Esprit Consolateur.

 

Notre synode diocésain réfléchit sur la formation et l’envoi de disciples-missionnaires. Des semaines missionnaires d’évangélisation ont lieu dans notre diocèse : il y a un mois à Tresses, la semaine dernière à Blanquefort, cette semaine sur le campus étudiant, bientôt à Illats. Je me réjouis beaucoup de ces initiatives. Mais, il s’agit de bien les comprendre. Ce ne sont pas d’abord des campagnes markéting en vue de retrouver une clientèle qui nous aurait quittés, ni la stratégie d’un groupe religieux voulant trouver de nouveaux adeptes. Ces semaines d’évangélisation sont au service de la compassion de Dieu, de la consolation d’un Dieu qui veut visiter son peuple. Cet évangile de la Messe chrismale devrait être l’Évangile de tout évangélisateur et de toute communauté évangélisatrice.

 

A cette lumière, on peut alors porter un regard évangélique sur ces initiatives missionnaires. Bien sûr, il est légitime de vouloir toucher le plus grand nombre possible. Pourtant - nous le savons - le critère du nombre n’est pas le plus pertinent en ce domaine. Il ne s’agit pas de dresser en fin de mission un tableau de chasse mais de se mettre au service du Seigneur pour lui permettre de toucher qui il veut. N’oublions pas que chaque brebis éloignée ou égarée a un prix infini aux yeux de Dieu. Elle suffirait à justifier à elle seule une semaine de mission !

 

Mais, frères et sœurs, ce n’est pas uniquement dans le cadre des semaines missionnaires que l’on peut témoigner de la consolation de Dieu. C’est dans notre vie de tous les jours que tous nous sommes appelés à être des apôtres de cette compassion et de cette miséricorde.

 

Chers frères prêtres et diacres, au cours de cette Messe chrismale, le Christ nous demande si nous voulons renouveler notre engagement à être, avec lui et en lui, les serviteurs d’un Dieu qui veut visiter son peuple, qui veut lui offrir sa tendresse et sa consolation. Peut-être faut-il pour cela que nous nous laissions accueillir par lui, avec nos faiblesses et nos limites, que nous nous laissions consoler par lui pour pouvoir, à notre tour, consoler les autres. C’est Saint Paul qui nous y invite, lui qui écrit : « Béni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation ; il nous console dans toutes nos tribulations, pour nous rendre capables de consoler tous ceux qui sont en quelque tribulation par la consolation que nous recevons nous-mêmes de Dieu. De même, en effet que les souffrances du Christ abondent pour nous, de même, par le Christ, abonde aussi notre consolation » (2 Co 1, 3-5). Oui, les tribulations et les souffrances ne manquent pas à certains jours, mais le Seigneur ne nous abandonne pas. Accueillons sa consolation pour que nous puissions avec confiance et joie annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Amen.

 

 

+ Jean-Pierre cardinal Ricard

Archevêque de Bordeaux

Évêque de Bazas

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