“ L'Évangélisation doit mettre en lumière l'humanité de Jésus ”

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Le lundi 17 mars 2014, le Fr. Enzo Bianchi, prieur de la communauté monastique de Bose, a donné une conférence publique à l'Athénée municipal de Bordeaux. Près de 300 personnes sont venues l'écouter sur le thèmes des "nouveaux chemins de l'évangélisation".

 

 

Évangélisation et Parole de Dieu

« Annoncer l’Évangile », Bordeaux, mars 2014

 

 

Je suis heureux d’être parmi vous pour cette méditation autour de l’« annonce de l’Évangile ». Je remercie en particulier le Cardinal Ricard pour l’invitation qu’il m’a adressée à me joindre à vous.

Le thème sur lequel il m’a été demandé de réfléchir avec vous exige que l’on mette en relation l’annonce de l’Évangile, l’évangélisation, avec la Parole de Dieu, qui est le sujet et la source de toute annonce de la foi et dans la foi. Cette relation a été bien décrite par l’apôtre Paul dans un passage de la Lettre aux Romains :

 

« Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé » (Jl 3,5). Or, comment l’invoqueraient-ils, sans avoir cru en lui ? Et comment croiraient-ils en lui, sans l’avoir entendu ? Et comment l’entendraient-ils, si personne ne l’annonce ? Et comment l’annoncer, sans être envoyé ? Aussi est-il écrit: « Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent l’Évangile ! » (Is 52,7) … Ainsi la foi vient de l’écoute (fides ex auditu) et l’écoute à travers la parole du Christ (Rm 10,13-15.17).

 

« À travers la Parole qui est le Christ », pourrait-on aussi traduire. Mais nous y reviendrons sous peu. Cherchons avant tout à comprendre en profondeur la réalité de la Parole de Dieu telle qu’elle nous est transmise par les Saintes Écritures. Cette première partie de ma réflexion semblera peut-être nouvelle ou inusuelle à certains d’entre vous, mais il est nécessaire de s’y arrêter patiemment : je considère en effet que, sans une compréhension adéquate de la Parole de Dieu, tout discours sur l’évangélisation serait gravement amoindri et déficitaire.

 

 

1. La Parole efficace de Dieu

Dieu parle : voilà l’affirmation fondamentale qui traverse toute l’Écriture ; c’est la « grande réalité » sans laquelle aucune relation personnelle avec lui ne pourrait nous être possible. Par une décision absolue, par une initiative libre et gratuite, Dieu a levé le voile sur lui-même, il s’est révélé aux hommes, pour entrer en relation avec eux, pour leur offrir ses dons merveilleux, selon la belle image utilisée par saint Irénée de Lyon (voir Contre les hérésies IV,14,1). Dans le Deutéronome, une admirable réflexion est mise dans la bouche de Moïse ; elle doit être comptée parmi celles qui fondent le statut d’Israël et de l’Église comme peuple de Dieu appelé à l’écoute :

 

Interroge donc les jours anciens, ceux d’avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’humanité sur la terre, interroge d’un bout à l’autre du monde : Est-il rien arrivé d’aussi grand ? A-t-on rien entendu de pareil ? Est-il arrivé à un peuple d’entendre comme toi la voix d’un dieu parlant du milieu du feu, et de rester en vie ? (Dt 4,32-33).

 

Dieu parle, il choisit de sortir de soi et de se communiquer, et sa Parole manifeste sa puissance dans les domaines de la création et de l’histoire. La Parole de Dieu est créatrice, comme l’attestent de manière unanime l’Ancien et le Nouveau Testament : « Dieu dit : “Que la lumière soit !” Et la lumière fut » (Gn 1,3), lit-on au commencement de la Bible ; « Tout a été fait par la Parole » (Jn 1,3), confirme le prologue du quatrième Évangile. Par ailleurs, à travers sa Parole, Dieu appelle les hommes pour établir une alliance avec eux : voilà l’histoire du salut, qui s’ouvre avec Abraham (voir Gn 12,1), un homme choisi en faveur de l’humanité toute entière, afin que dans sa descendance soient bénies toutes les familles de la terre (voir Gn 12,3).

Mais pour mieux comprendre ce de quoi nous parlons, il est fondamental de souligner que le terme hébreu davar, que l’on traduit normalement par « parole », signifie aussi « chose », « événement », « action » (voir 1R 11,41 ; 14,19.29 ; etc.). Le davar est l’intervention de Dieu dans le devenir du monde ; c’est une intervention toujours efficace et performative ; c’est sa volonté de vie qui soutient continuellement la création entière et chacune des créatures. Tout ceci est bien résumé dans un fameux passage du prophète Isaïe

 

Oracle du Seigneur : « Comme descend la pluie ou la neige, du haut des cieux, et comme elle ne retourne pas là-haut sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner … ainsi se comporte ma Parole du moment qu’elle sort de ma bouche : elle ne retourne pas vers moi sans résultat, sans avoir exécuté ce qui me plaît et fait aboutir ce pour quoi je l’avais envoyée (Is 55,8.10-11).

 

« La Parole de Dieu est vivante et efficace » (He 4,12) ; par sa dýnamis, par sa puissance, elle produit toujours quelque effet, elle ne laisse pas ce qu’elle rencontre dans la situation de départ, même si nous avons l’illusion qu’il en est ainsi : chaque fois que nous écoutons et mettons en pratique la Parole, elle porte des fruits de bien et de joie dans nos vies ; mais chaque fois que nous laissons tomber à vide la Parole que Dieu entend nous communiquer, notre cœur s’endurcit un peu plus…

Mais venons-en à l’annonce centrale, à ce qui constitue la spécificité de notre foi chrétienne, et tout à la fois l’Évangile, la bonne nouvelle par excellence : lorsque fut venue la plénitude des temps, l’histoire de la manifestation de Dieu à l’humanité a trouvé son sommet en Jésus Christ, Parole définitive de Dieu, Parole qui communique pleinement la volonté d’amour de Dieu à l’égard des hommes. Un passage, qui ouvre la Lettre aux Hébreux l’exprime bien, en résumant de manière contemplative toute la révélation biblique :

 

Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois aux pères dans les prophètes, Dieu, en la période finale où nous sommes, nous a parlé à nous en un Fils qu’il a établi héritier de tout, par qui aussi il a créé le monde. Ce Fils est resplendissement de la gloire de Dieu et expression de son être et il porte l’univers par la puissance de sa Parole (He 1,1-3).

 

Affirmer que Jésus est la Parole de Dieu signifie dire qu’il en est le visage, le récit, la révélation définitive et ultime. Oui, tout ce que nous pouvons savoir et dire sur Dieu se trouve en Jésus Christ : « Personne n’a jamais vu Dieu ; mais le Fils unique nous en a fait le récit (exeghésato) » (Jn 1,18). Désormais la Parole, le Lógos qui était auprès de Dieu et qui était Dieu (voir Jn 1,1), s’est fait chair, s’est fait homme (voir Jn 1,14), en naissant d’une femme (voir Ga 4,4) grâce à l’Esprit saint ; et toute la vie de Jésus Christ, de sa préexistence dans les cieux à son « passage parmi nous en faisant le bien » (voir Ac 10,38) et jusqu’à sa mort, résurrection, ascension et parousie est la Parole de Dieu, est l’Évangile (voir Mc 8,35 ; 10,29), la bonne nouvelle que Dieu veut communiquer depuis toujours à l’humanité.

C’est sur cet arrière-plan qu’il est possible de comprendre à nouveaux frais certaines des affirmations présentes dans le Nouveau Testament, en particulier dans les écrits de Luc et de Paul, étroits collaborateurs dans l’œuvre d’évangélisation. Dans les Actes des apôtres, à trois reprises, lors d’autant de moments cruciaux de la narration, on répète avec de légères variations une même phrase qui, si concise soit-elle, a la même importance que les trois plus fameux « sommaires » ecclésiaux (voir Ac 2,42-45 ; 4,32-35 ; 5,12-16) :

 

La parole de Dieu croissait (le même verbe auxáno est utilisé aussi pour la croissance de Jésus en Lc 2,40 et pour le grain de moutarde, symbole du Royaume, en Lc 13,19) et le nombre des disciples augmentait (verbe plethýno) considérablement à Jérusalem (Ac 6,7).

 

La parole de Dieu croissait (verbe auxáno) et se multipliait (verbe plethýno) (Ac 12,24).

 

La Parole croissait (verbe auxáno) et gagnait en puissance (verbe ischýo) (Ac 19,20).

 

C’est la manière qu’a Luc pour exprimer un élément capital pour l’Église de chaque époque : la Parole est l’événement originel et à la fois le but de la vie de la communauté chrétienne. Par conséquent, elle est l’unique fondement de toute son activité, y compris de l’évangélisation. Si la Parole croît, si les chrétiens – en tant que « serviteurs de la Parole » (Lc 1,2) et « serviteurs du Christ » (1Co 4,1 ; 2Co 11,23) – prédisposent tout pour qu’elle se diffuse et s’ils y collaborent, alors l’Église croît elle aussi, elle se diffuse, elle fait l’expérience de la seule efficacité authentique ; dans le cas contraire, même si les croyants œuvrent beaucoup, tout se réduit à un essoufflement vain, comme lorsqu’on construit sa maison sur le sable (voir Mt 7,26).

Dans la Seconde lettre aux Thessaloniciens, Paul – se faisant l’écho des paroles du psalmiste (voir Ps 147,15) – utilise une image différente mais tout aussi marquante : « Frères, priez afin que la Parole du Seigneur poursuive sa course (verbe trécho), et qu’elle soit glorifiée comme elle l’est chez vous » (2Th 3,1). De cette manière l’Apôtre confie aux chrétiens de sa communauté la prière essentielle : celle pour l’évangélisation des hommes, afin que la Parole ne connaisse pas d’obstacles dans sa diffusion sur toute la terre et qu’elle soit glorifiée, c’est-à-dire qu’elle soit accueillie et qu’elle obtienne de la part de tous la reconnaissance de sa gloire, de son poids efficace dans l’histoire. Qu’est ce que ce poids ? On le découvre dans une autre affirmation de Paul, dans la Première lettre aux Thessaloniciens : « Nous rendons sans cesse grâce à Dieu car quand vous avez reçu la Parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l’avez accueillie, non comme une parole d’homme, mais comme ce qu’elle est réellement, la Parole de Dieu, qui est aussi à l’œuvre (energheîtai) en vous, les croyants » (1Th 2,13).

Oui, la Parole de Dieu résonne, elle croît et elle se multiplie,

elle court,

elle est à l’œuvre.

Voilà ce que représente l’évangélisation, la bonne nouvelle qu’est la Parole de Dieu et qui accomplit son itinéraire pour atteindre les hommes et ouvrir en eux le chemin de la conversion en vue de la rencontre avec le Seigneur vivant. Répondre à cette Parole en entrant dans le dialogue initié par Dieu est ce à quoi est invitée l’humanité tout entière : la mission de l’Église consiste à devenir un écho de cette Parole, afin que tout homme puisse l’écouter comme étant adressée à lui, comme Parole de salut, et qu’il puisse se laisser éclairer par elle. En même temps, si l’Église veut véritablement se faire l’annonciatrice de cette Parole, elle doit en premier lieu consacrer toutes ses énergies à écouter cette même Parole, elle doit être et se sentir « confiée au Seigneur et à la Parole de sa grâce » (Ac 20,32) : seule une ecclesia audiens (une Église en état d’écoute) peut également être une ecclesia docens (une Église qui enseigne), parce que la Parole que l’Église annonce et dont elle témoigne n’est pas d’elle, mais elle est de Dieu.

 

 

2. Église évangélisée, Église évangélisatrice

Par ces affirmations, nous en venons maintenant à traiter plus spécifiquement le thème de l’annonce de la Parole de Dieu, c’est-à-dire de l’évangélisation. Mais qu’est-ce que l’évangélisation ? Pour y répondre, je voudrais reprendre les paroles prophétiques que Paul VI a écrites en 1975, qui tracent le chemin d’une compréhension adéquate et correcte du rapport entre Évangile et Église :

 

Comme évangélisatrice, l’Église commence par s’évangéliser elle-même. Communauté de croyants, communauté d’espérance vécue et participée, communauté d’amour fraternel, elle a besoin d’écouter continuellement ce qu’elle doit croire, les raisons de son espérance, le commandement nouveau de l’amour … Cela veut dire, en un mot, qu’elle a toujours besoin d’être évangélisée, si elle veut conserver la fraîcheur, l’élan et la force d’annoncer l’Évangile (Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi 15).

 

a) Une Église évangélisée

L’évangélisation est une action du Christ dans la force de l’Esprit saint ; elle a pour protagoniste le Seigneur lui-même, et elle se présente comme une activité due à sa présence dans l’Église « jusqu’à la fin de l’histoire » (Mt 28,20) : c’est l’Évangile de Dieu – c’est-à-dire les paroles et les actions de Jésus Christ, Parole faite chair – qui est le sujet de l’évangélisation, cette course de la bonne nouvelle dans le monde. Ce que Jésus « a fait et enseigné » (Ac 1,1) est encore « fait et dit » par le Ressuscité, le Kýrios glorieux, à travers les énergies de l’Esprit saint, dans l’Église (voir Jn 14,26 ; 15,26-27). Comme l’Esprit a guidé Jésus dans sa mission (voir Lc 4,18) et a présidé à la mission de l’Église (voir Ac 2,1-13 ; 13,2-4), de même l’évangélisation doit être aujourd’hui un événement pneumatique : elle est témoignage rendu à la Parole qui vient de Dieu, elle est prophétie « en œuvres et en paroles » (Lc 24,19) à travers la vie et les paroles des chrétiens.

Or, s’il est vrai que l’évangélisation est adressée à tous, et que personne ne peut en être exclu parce que la mission de l’Église – par la volonté même du Seigneur – est universelle (voir Mt 28,19-20 ; Mc 16,15 ; Lc 24,47), il est tout aussi vrai qu’il doit s’agir d’une évangélisation continuelle de l’Église : j’entends par là que l’Église elle-même doit également se savoir destinataire de l’évangélisation.

En effet, seule une Église évangélisée pourra aussi être une Église qui évangélise. Seuls des chrétiens véritablement évangélisés pourront être des témoins capables d’évangéliser. Seul le fait d’être soi-même évangélisé habilite à l’évangélisation. Pour cette raison précise, l’Église est rassemblée par la Parole : la Parole est sa nourriture quotidienne et, dans son lien indissoluble avec l’Eucharistie, elle crée l’alliance entre Dieu et la communauté chrétienne et permet à chaque chrétien de devenir membre du corps du Christ dans l’histoire et parmi les hommes.

Une Église évangélisée est donc une communauté qui se laisse appeler, rassembler par le Seigneur comme « assemblée du Seigneur », en particulier le jour du Seigneur, le dimanche. Dans la liturgie, « sommet et source » (voir Sacrosanctum Concilium 10) de tout l’être et de tout l’agir de l’Église, le Christ ressuscité et vivant, le Kýrios, façonne le visage de la communauté par sa Parole : la Parole célébrée, proclamée, expliquée dans l’homélie, est parole de Dieu et non seulement parole humaine. Elle fait grandir la connaissance du Seigneur, et elle fait donc grandir l’amour pour lui et conforme chaque chrétien à l’image du Christ. Elle fournit au chrétien les sentiment, les pensées, les attitudes mêmes qui étaient ceux du Christ Jésus (voir Ph 2,5) et elle lui permet donc de vivre cette vie chrétienne qui a été vécue par Jésus lui-même. Il ne faudrait jamais l’oublier : souvent nos frères et nos sœurs ont un contact avec la Parole de Dieu uniquement au cours de la liturgie dominicale, et si ce moment n’est pas reconnu comme le jour du Seigneur, le jour de l’Église, alors il n’y a pas de communauté chrétienne, ou son futur est tout au moins extrêmement compromis.

Mais en vue d’une Église évangélisée, il faut aussi un contact personnel avec les saintes Écritures qui contiennent la Parole de Dieu. Nous savons que ce contact n’est pas facile, que les saintes Écritures apparaissent souvent difficiles, mais tout chrétien devrait tout au moins avoir une certaine assiduité avec l’Évangile. Le synode des évêques sur « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église » en 2008, de même que les papes Jean Paul II et Benoît XVI dans leur magistère, ont invité et invitent souvient les chrétiens à cette lecture priante, la lectio divina ; ils les appellent à écouter la Parole que la Bible contient. Il faut être convaincu que sans cette rencontre personnelle avec le Seigneur, à travers la lecture et la méditation de sa Parole, notre foi s’exténue, apparaît fragile, tentée par l’incrédulité ou la magie… Nous restons alors comme de petits enfants, ainsi que l’affirment l’apôtre Paul (voir 1Co 3,2) et l’auteur de la Lettre aux Hébreux (voir He 5,12) ; nous demeurons des personnes capables seulement de posséder les premiers rudiments de Jésus Christ, et nous ne sommes pas en mesure d’arriver à une foi mûre, à une foi pensée, capable d’être dite et expliquée aux autres.

Une Église évangélisée réunit des chrétiens qui sont disciples de Jésus ; une Église non évangélisée se compose de chrétiens qui, tout au plus, font de la propagande : ce sont des militants. Je reste convaincu que la « nouvelle évangélisation », lancée par Jean Paul II au début des années ’90 du siècle dernier, a porté peu de fruits précisément parce que l’on n’a pas placé l’accent sur le fait que les chrétiens doivent être en premier lieu évangélisés, mais que l’on a insisté d’abord et de manière disproportionnée sur leur qualité d’évangélisateurs.

 

b) Une Église évangélisatrice

Si la Parole de Dieu prend réellement la place centrale dans la vie de l’Église, si elle exerce son primat sur une ecclesia audiens, une Église qui écoute, alors l’Esprit, qui accompagne toujours la Parole, rend l’Église capable également de rendre compte de la Parole reçue ; il la rend capable de l’annoncer, d’évangéliser.

Comme on l’a dit au Synode de 2008 (voir la Liste finale des propositions, no. 30), l’Église doit promouvoir et réaliser une pastorale centrée sur la Parole de Dieu. Mais attention : non pas dans le sens qu’il faudrait ajouter de nouvelles initiatives à celles qui se prennent déjà ni remplacer les formes actuelles de la pastorales par de nouvelles œuvres. Non, augmenter la pastorale biblique signifie procéder à une animation biblique de la pastorale toute entière, sans chercher à la juxtaposer à d’autres formes. Benoît XVI a écrit à ce propos :

 

Parler d’animation biblique de la pastorale ne peut pas vouloir dire ajouter quelques rencontres dans les paroisses, en plus des nombreuses réunions qui ont déjà lieu, mais bien plutôt revoir ce qui se fait à la lumière de la rencontre avec la Parole de Dieu qu’est le Christ. La catéchèse doit devenir biblique, la formation doit être faite en donnant à la Parole de Dieu sa place vraiment centrale, chaque activité de la communauté doit être inspirée par la Parole et jugée par elle.

 

Si le dynamisme de la vie ecclésiale obéit à la puissance de la Parole de Dieu, alors les chrétiens sauront ouvrir des chemins d’évangélisation et ils se reconnaîtront peuple en mission. Le Synode a rappelé que « la mission d’annoncer la Parole de Dieu est la tâche de tous les disciples de Jésus Christ, en conséquence de leur baptême » (Liste finale des propositions, no. 30). Aucun chrétien ne peut se sentir étranger à cette responsabilité qui découle de l’appartenance au corps du Christ. Voilà la conscience que chaque paroisse et chaque communauté doit acquérir : en se tenant prophétiquement dans la compagnie des hommes, elle devra porter prophétiquement la Parole de Dieu là où elle ne résonne pas. Oui, prophétiquement, car la prophétie, c’est de porter la Parole de Dieu, c’est d’être un écho de la Parole, de savoir faire le récit de la Parole que l’on a accueillie, et de la manifester par sa vie et par ses paroles.

La vie de tout chrétien et de chaque communauté chrétienne doit dès lors être avant tout cohérente avec ce qu’elle croit, avec la Parole de Dieu écoutée et reçue. Cette cohérence est certes limitée par les contradictions dues à notre dimension de chrétiens toujours pécheurs mais toujours pardonnés par le Seigneur ; la cohérence de notre vie est toutefois le témoignage qui a plus d’impact que les paroles et qui apparaît comme doté d’une capacité performative, surtout aujourd’hui, dans le contexte d’une société indifférente. Ce témoignage fait apparaître la « différence chrétienne », le fait que les chrétiens vivent non comme la majorité, non selon la mondanité, ou l’idéologie dominante, ni en subissant l’homologation de la société. Jésus a dit : « Dans le monde on fait ainsi, mais il ne doit pas en être ainsi parmi vous » (non sic in vobis : Mc 10,43) ; au contraire, parmi les chrétiens on doit pouvoir découvrir une vie autre, alternative par rapport à la vie aliénée par les idoles, qui s’inspire de la mode ou de l’avis de la majorité…

Si les chrétiens savent vivre le témoignage dans leur quotidien et parmi les gens, alors ils évangélisent, parce qu’ils montrent qu’ils possèdent une conviction, une espérance qui humanise leur vie. Cette vie précisément suscitera des questions, de l’intérêt, de l’attention auprès des non chrétiens, et ainsi se présentera la possibilité d’une parole et d’une écoute, la possibilité de la rencontre entre la bonne nouvelle, la Parole de Dieu, et les non-chrétiens, les lointains, ceux qui sont indifférents. A ce propos, je voudrais recommander à tous de lire et de relire l’exhortation apostolique de Paul VI, que j’ai déjà citée, Evangelii nuntiandi, qui, bien que datant d’il y a trente-cinq ans, reste l’indication la plus belle et la plus profonde donnée à l’Église en matière d’évangélisation.

Mais précisément parce que la relation intrinsèque entre la Parole de Dieu et le témoignage chrétien est décisive, parce que la crédibilité de l’évangélisation, de l’annonce, dépend du témoignage, il faut aussi penser à la manière selon laquelle l’évangélisation doit être menée, à la manière qu’a la Parole de Dieu pour faire sa course parmi les hommes. Pour des raisons de temps, je suis contraint de simplifier l’ample discours que l’on pourrait faire à ce propos, et je choisirai trois éléments que je considère urgents.

 

i. Être obéissants à la Parole lorsqu’on la prêche

Comme on l’a dit, tous les chrétiens ont la tâche du témoignage et de l’annonce de l’Évangile. Cette prise de conscience ne doit toutefois pas diminuer la responsabilité propre de ceux qui sont constitués par le Christ comme pasteurs dans la communauté chrétienne, et qui sont dès lors appelés à prêcher la Parole. Tous les prédicateurs sans exception, avant d’annoncer la Parole de Dieu, doivent avant tout l’écouter avec crainte, en adorant le Seigneur qui y parle, en prêtant attention à ne pas faire perdre de sa puissance à la Parole, voire à la contredire. Notre foi chrétienne est une foi « selon les Écritures » (voir 1Co 15,3-4), comme nous le confessons dans le Credo, et cela exige obéissance, fidélité à la Parole de Dieu contenue dans les Écritures.

On est surpris, surtout lorsqu’on lit le Nouveau Testament, des préoccupations manifestées par Jésus et par les apôtres à propos de la prédication. Bien des risques existent :

  • on peut rendre vaine la Parole, affirme Jésus (Mc 7,13) ;

  • on peut rougir, avoir honte de la Parole de Dieu, surtout lorsqu’elle apparaît comme exigeante et dure, en contraste avec la pensée dominante (voir Rm 1,16 ) ;

  • on peut falsifier la Parole, affirme Paul (voir 2Co 4,2) ;

  • on peut frelater la Parole pour gagner l’approbation (voir 2Co 2,17) ;

  • on peut diluer la Parole dans des paroles humaines et séduisantes qui, en réalité, la vident de sa force (voir 1Co 2,4).

Contre tous ces risques, il faut, comme l’affirme l’apôtre Pierre, « parler avec les mots de Dieu » (voir 1P 4,11) ; il faut prononcer des « paroles pleines de grâce » (Lc 4,22), comme on a pu le dire de Jésus. Ceux qui écoutaient Jésus ressentaient que ses paroles étaient pleines d’autorité ; les Évangiles en témoignent : « Il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes » (Mc 1,22), les professionnels de la religion !

 

ii. Le style de l’évangélisation

L’évangélisation est aussi une question de style. L’évangélisation doit se revêtir du style de Jésus, celui qu’il a vécu et qu’il a donc pu exiger des disciples avant de les envoyer en mission (voir Mc 6,7-13 ; Lc 10,1-12). Qu’ils aillent comme des pauvres parmi les hommes ; qu’ils évangélisent avec aménité, sans arrogance, en ayant un grand respect des destinataires ; qu’ils disent l’Évangile avec douceur. Aujourd’hui surtout, alors que se répand dans l’espace chrétien la volonté de se montrer fort, de compter, de montrer qu’on est là, il s’agit d’être vigilant. Nous devons être :

  • fiers de la Parole, de l’Évangile, mais sans arrogance ;

  • convaincus de la Parole, de l’Évangile, mais sans vouloir l’imposer ;

  • capables d’être des confesseurs de la foi, mais non des militants.

Ne l’oublions pas : le style du chrétien lorsqu’il évangélise est aussi important que le contenu de ce qu’il annonce !

 

iii. L’évangélisation est l’annonce de l’humanité de Jésus

L’évangélisation est l’annonce de Jésus Christ, celui qui a fait le récit de Dieu (voir Jn 1,18) dans une vie humaine : en effet, il est le Fils de Dieu qui s’est fait homme comme nous, chair fragile et mortelle, égal à nous en tout hormis le péché (voir He 4,15). Lorsqu’on évangélise aujourd’hui, plus qu’hier, il faut faire connaître cette humanité de Jésus en la présentant comme un chemin d’humanisation authentique. Cette humanité de Jésus, à travers laquelle Dieu a été manifesté, intéresse tout homme qui veut « sauver sa vie », toute personne qui cherche les chemins du sens. Jésus n’est pas seulement Fils de Dieu, il est aussi Fils de l’homme, voire l’homme par excellence : « Ecce homo » (Jn 19,5) ; il est l’homme voulu et pensé par Dieu. C’est lui le véritable Adam, l’homme venu – selon l’apôtre Paul – pour « nous enseigner à vivre dans ce monde » (voir Tt 2,12), venu sur la terre pour nous montrer la vie humaine authentique, vécue comme un chef-d’œuvre digne du Créateur.

Oui, l’évangélisation doit alors mettre en lumière, aujourd’hui surtout, l’humanité de Jésus, pour offrir aux hommes un modèle et leur donner une espérance : une vie humaine telle que Jésus l’a vécue, dans l’amour jusqu’à la fin (voir Jn 13,1), a eu pour lui l’issue de la résurrection, la vie pour toujours ; elle peut dès lors l’avoir également pour tous les hommes ! Attention donc à ne pas évangéliser de manière incomplète ou de manière dure aux oreilles de nos contemporains : ils sont aujourd’hui plus que jamais sensibles à la recherche de sens et d’humanisation, mais aussi à la souffrance due à l’énigme insondable de la douleur et de la mort…

 

 

Conclusion

Il y a quelques décennies, la foi chrétienne faisait partie de l’héritage que les générations se transmettaient : ceux qui ont mon âge ont encore reçu la foi chrétienne en héritage de la part de la société, de la culture, de la vie quotidienne. Aujourd’hui les choses sont différentes. Mais en raison de notre paresse, nous les chrétiens, bien que nous soyons convaincus que les choses ont changé, nous ne sommes pas assez créatifs pour ouvrir de nouveaux chemins à la transmission de la foi.

Or le temps est venu de passer de l’idée de l’héritage de la foi à celle de l’accueil personnel convaincu de la foi, à travers lequel proposer la foi aux personnes non chrétiennes. Il ne s’agit pas de renoncer à l’héritage, mais de constater que l’héritage n’est pas en soi une garantie de la foi et qu’il faut un travail d’évangélisation à travers lequel faire passer la foi, ce don qui n’est pas une acquisition à conserver et à protéger, mais précisément un don à offrir et à proposer. En ce sens, aucune stratégie missionnaire particulière n’est nécessaire, mais la prise en charge de la responsabilité en vue d’une éducation à la foi :

  • une option éducative qui fasse partie de l’évangélisation ;

  • une option éducative qui sache révéler aux jeunes la grammaire essentielle de l’existence humaine ;

  • une option éducative qui sache fournir aux adultes un discernement pour leur conscience personnelle, qui sache leur faire vivre l’Évangile parmi les hommes, dans la société, dans la politique, dans la vie professionnelle ;

  • une option éducative qui sache s’exprimer dans l’articulation du commandement nouveau (voir Jn 13,34 ; 15,12), du service, de la solidarité, de l’accueil pour les « derniers » qui nous apparaissent sous des visages toujours nouveaux : les pauvres, les marginaux, les étrangers, les victimes de la solitude, de l’isolement, de la maladie et de toute forme de souffrance…

De cette manière, la Parole de Dieu peut être source d’évangélisation, et peut lui imprimer sa forme et son style ; ainsi elle peut devenir parole d’espérance, parole de sens pour ceux qui peinent à suivre des chemins d’humanisation.

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